Perception

Qu’est-ce que percevoir?
Nous recevons des informations sur notre environnement par l’intermédiaire de récepteurs aux fonctions précises, réparties sur des zones différentes du corps. La perception de l’espace, pour citer celle qui nous intéresse, désigne des processus de sensations-réactions aux messages divers, traduisant les évènements qui nous entourent. D’une manière générale, la perception est la fonction grâce à laquelle l’esprit de chaque homme acquiert une connaissance apparemment immédiate du monde extérieur. Elle est la synthèse d’une sensation et d’une réflexion.  La perception, nous met dans une situation permanente d’interprétations. Selon nos prédispositions du moment, elles  peuvent adopter des formes variables.

La perception est un phénomène complexe entrant dans le champ d’action de tout raisonnement. Des traités célèbres sur ce sujet considèrent les produits de nos sensations comme les éléments premiers à toute opération de notre entendement. Ce que certains philosophes et scientifiques remettent en question.
Percevoir dans l’absolu appelle dans un premier temps à intégrer des informations sur notre environnement immédiat, ce qui est le fait de la sensation. Nos sens enregistrent des flux d’informations déformées, face à la présence d’objets possédant leurs qualités propres, donc « purs ».
Christian Norberg-Shülz, dans l’introduction à son «système logique de l’Architecture », affirme que la perception, du fait de l’intégration d’objets intermédiaires, nous met dans une situation permanente d’interprétation et nous conduit à un choix de « pôles intentionnels ». De plus, le contenu de notre perception, selon les dispositions du moment, adopte des contenus variables.
La perception est une réponse phénoménale, dont l’orientation du comportement de chacun, crée autant de versions parallèles. On distingue l’identification, stade auquel le stimulus est affilié à une catégorie de réponses-types connues. On distingue ensuite la différenciation, qui s’établit lorsque le contenu sensoriel ne trouve pas d’équivalence par identification et débouche sur une étape de comparaison dans le but de relever des dissemblances.

Les travaux menés au 20eme siècle, loi de proximité, loi des groupes qui furent condensés par  la gestaltthéorie  (ou loi des formes), énoncent le principe selon lequel la totalité de la chose perçue, agit de manière unilatérale sur les parties la constituant. Ce qui veut dire qu’un lieu construit, par exemple se définit par la perception qu’il évoque dans sa globalité. Sur cette base scientifique, les Architectes peuvent mettre en œuvre un vocabulaire adapté.

L’art défini durant des siècles comme l’Art de bâtir, se traduit plus justement aujourd’hui par l’Art d’aménager l’espace, le définir et le signifier. En outre, l’espace proprement dit, reste une notion très abstraite, à définir car ressenti différemment selon les individus, les peuples, les cultures.
La perception de l’espace architecturé se décrit comme un processus d’identification, puisque nous analysons inconsciemment une quantité d’éléments extérieurs, qui vont être rattachés à ceux que nous avons intériorisés par le passé.
La perception de l’espace apporte une richesse de découvertes possibles et d’expériences à la source d’émotions intarissables.
Chacun appartient à une catégorie précise, comportant ses références et ses normes. Chacun s’attache plus ou moins à des spécificités dont les symptômes fondent, en définitive, notre sentiment d’appartenance à une culture.

Au-delà de ma recherche d’architecte, il m’a  semblé utile d’approfondir mon travail sur la perception des espaces, espaces non construits ou non architecturés.
Percevons-nous notre maison, notre coquille, finalement,  selon les mêmes principes que pour une ville, un train, un espace sacré, un territoire national, une ile?
Comprendre la perception « des espaces », c’est aussi aborder les chocs culturels, se donner des outils pour réfléchir sur la liberté de l’homme notre société, s’interroger sur les territoires aux incertitudes climatiques aux  instabilités des frontières entre l’aride et l’humide, aux épanchements épidémiques, aux disparitions de niches écologiques, aux  embrasements divers : les flux migratoires, les effondrements géopolitiques ou failles démocratiques.

Qu’est-ce que l’espace :
L’espace est avant tout une notion de géométrie et de physique qui désigne une étendue, abstraite ou non, ou encore la perception de cette étendue. Conceptuellement, il est synonyme de contenant aux bords déterminés ou indéterminés.

L’espace est une denrée consommée par l’homme dans l’ensemble de ses actes.
Il n’est pas neutre, il n’est pas une case vide, à remplir de comportements, il est cause et source de comportements.
L’espace existe en référence à un sujet.
L’espace existe par ce qui le rempli.
L’espace est source de comportements.
L’espace est une métaphore du système social (Les représentations spatiales sont entre autres, le reflet des relations entre l’habitant, du citadin, du citoyen, de l’utilisateur, ou du membre  et la société de référence)
L’espace est un champ de valeurs
Espace et perception de l’espace, ne font finalement qu’un.

Il a été démontré par Abraham Moles dans sa théorie des coquilles que l’homme possède 8 zones concentriques autour de lui. Elles s’étendent depuis l’espace corporel (la peau) jusqu’au vaste monde et sont différenciées dans l’espace selon leur distances à notre point ici. Mais aussi selon le vécu de l’individu, ses différences culturelles et ses expériences psycho-socio-spatiales. Elles prennent en compte l’intime, le privé, le social, le public, selon des codes différents chez chacun : codes culturels, risques pandémiques, etc.
Chaque individu peuple un espace,  une cellule plus ou moins vaste, comportant des phénomènes intérieurs et aux frontières. Selon la théorie des coquilles, nous habitons plusieurs cellules  concentriques avec chacune un phénomène intérieur et un phénomène aux frontières. De l’intime au public, de ma peau au territoire national se joue la notion de distance spatiale.

La proximité engendre la proximité parce qu’elle favorise la communication, ce qui crée une attraction mais, à l’inverse, une trop grande proximité (promiscuité) suscite la répulsion conduit à l’augmentation de la distance psychologique. L’autre qui est là est à la frontière de notre intimité et la met en danger. Danger physique, psychique ou sanitaire.

Les théories de Moles, reprises par Schwab en 1998, indiquent que l’être perçoit l’espace selon deux modalités : la première attitude correspond à une vision cartésienne de celui-ci, comme étendue.  Une vision de l’extérieur, une vision de celui qui est de passage. C’est la philosophie du partout pareil et donc de l’errance, du nomadisme. L’individu ne se projette pas. La seconde attitude correspond au point de vue central du Moi, ici et maintenant, l’individu éprouve son propre rapport à l’environnement,  c’est-à-dire qu’il se place au centre d’un monde qui s’étend autour de lui, une vision de l’intérieur.  Cela a pour conséquence l’exploration, la projection, s’y fixer, l’habiter physiquement ou psychiquement, c’est-à-dire, se l’approprier.
Nous sommes partagés entre ces deux systèmes de pensée contradictoires et passons de l’un à l’autre sans en avoir conscience et produisant des comportements et des raisonnements pouvant paraître irrationnels. L’opposition enracinement errance est considérée comme une problématique anthropologique fondamentale de l’homme dans l’espace. D’un côté, nous raisonnons de façon géométrique en s’orientant, en calculant les distances, en observant de l’extérieur, comme on observe le paysage dans un train, de l’autre côté, nous investissons l’espace de façon égocentrique. Il y a une alternance mais aussi un caractère inséparable et superposé de ses deux attitudes. Ce phénomène prend en compte la subjectivité, donc une dimension affective de l’espace vécu, comme abordé précédemment.
Le processus par lequel un espace reçoit une identité, devient un lieu, introduit une rupture,  celle du conflit, du combat entre la prééminence du Moi et la prééminence de l’autre. L’autre qui vient, est-il le même que moi, semblable ou différent, ami ou ennemi ?

Nous pouvons noter que cette recherche approfondie sur la perception des espaces quels qu’ils soient, naturels ou non, architecturés ou non, minuscules ou planétaires peut nous enrichir de principes nouveaux. Il existe une phénoménologie, des règles communes,  régissant des modes de comportements  d’un individu en regard d’un espace donné. De notre chambre à coucher, espace privé, jusqu’au territoire national, du ventre maternel aux immensités cosmiques, nous allons percevoir l’espace qui nous entourent, selon des principes communs.
Théories de Moles et d’autres philosophes, études de la perception de l’espace chez l’Aveugle de naissance, nous permettent de dire que:

Notre territoire national et notre habitation existent en référence à un sujet, le citoyen/ l’habitant. ils existent à travers une idée: celle de la nation/résidence. Il sont source de comportements, métaphore d’un système social, champ de valeurs: comportements nationaux, valeurs nationales/habitus et valeurs familliales.
Les études phénoménologiques que nous venons d’aborder nous permettent de dire que tout individu sur notre territoire ou dans sa maison, est partagé entre les deux attitudes contradictoires  superposées errance/enracinement. Etre de passage comme un explorateur, un touriste, un nomade, ou s’approprier le lieu en s’y fixant, en y associant des significations, en le modifiant, en étant à la recherche de convivialité donc en adhérant à une communauté nationale ou à une famille, recomposée ou non.
Nous pouvons dire que le territoire national et la maison composent chacun une des coquilles concentriques de l’individu. Que cette appropriation est à l’origine d’une rupture, le combat de la prééminence du Moi, sur la prééminence de l’Autre qui vient, semblable ou différent, ami ou ennemi ? Le concitoyen/le colocataire qui vient est invité comme tel, mais ne peut aisément franchir mes cellules concentriques, ce qui lance le thème de la sécurité. Tout espace, y compris le territoire national, mais c’est valable pour une maison, ne peut-être habité que dans les conditions d’une juste et parfaite coexistence de nos coquilles, intimes, privées, sociales, etc et selon les codes de chacun.
Pour ce qui concerne la perception esthétique, nous pouvons appliquer les études menées auprès des aveugles.  La perception affective domine : ce qui est beau dans un territoire national c’est quand il parle, qu’il me raconte une histoire, celle d’une vie passée ou à venir. Il en est de même dans ma maison. Il est beau parce que c’est aussi le territoire national/la maison de mon gosse, il est beau pour ce que j’y ai vécu et ce qu’il me donnera à vivre. Ce territoire national/cette maison à la qualité d’être à moi, du moins, je peux légitimement faire valoir une appartenance, j’y ai donc des droits et des responsabilités.

Les conditions nécessaires à l’appropriation d’un espace répondent à une problématique fondamentale de l’homme. Habiter l’espace c’est se projeter. Se projeter c’est construire. Selon Heidegger,  « Bâtir c’est déjà de lui-même habiter. »
Nous pouvons évoquer aussi la devise du mollusque, qui selon Bachelard serait « qu’il faut vivre pour bâtir sa maison et non pas bâtir sa maison pour vivre. » Il en est de même chez les architectes.  Nous construisons notre vie pierre par pierre, en bâtissant pour les autres. Notre ouvrage ne sera jamais achevé, mais ce sont nos travaux qui sont porteurs de sens.

 

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