Perception de l’espace. La pierre apportée par les aveugles.

Lorsque nous évoluons chez nous ou dans la rue, les yeux bandés, nous percevons notre environnement par le mur, les arbres que l’on touche et le bruit des voitures, de la foule, le vent, les odeurs. Mais aussitôt, nous traduisons les signes tactiles et phoniques, nous recréons une image mentale. Image abstraite, résultat d’une construction mentale, laquelle peut représenter, soit une construction de l’esprit spontanément actualisée, soit un objet réel. La plupart du temps, le résultat sera une image visuelle recréée avec le mur à droite, la rue à gauche et les voitures, les piétons, les couleurs, les textures, telles que nous les avons vues cent fois.
Lorsque de même, ayant les yeux fermés, nous mettons la main sur un objet que nous sommes accoutumés à voir et à toucher, les sensations tactiles que nous éprouvons, évoquent en nous, du moins en général, l’image à laquelle elles sont associées dans notre esprit. Quand cette évocation a eu lieu, nous avons de l’objet une idée nette, nous sommes en mesure de le nommer, de le décrire.

Un aveugle de naissance, mis dans les mêmes conditions, se repère aux mêmes signes que nous, mais sa structure mentale est différente. Pour lui, la perception de l’espace, c’est l’idée tactile ou acoustique. La difficulté du voyant n’existe à aucun degré, parce que le rattachement de chaque impression tactile, sonore, olfactive, à une image visuelle n’a pas besoin de se faire.
Pour lui, la distance, c’est le temps ; l’environnement  c’est le toucher et le bruit. L’ensemble tient lieu d’espace.
Une idée qui lui échappe complètement, c’est la diminution apparente, qu’en vertu des lois perspectives, les corps subissent par rapport à nous quand nous les voyons de plus en plus loin.
Un aveugle, ce n’est pas « nous » les yeux fermés.
Pourquoi vouloir alors suivre cette tradition chère aux philosophes et scientifiques spécialisés sur le comportement humain, argumenter par l’exemple de l’aveugle de naissance pour proposer certaines options architecturales ? Parce que j’avais l’intuition que le voyant, focalisé par l’image, elle-même soumise à un formidable processus inflationniste, n’est plus capable d’exprimer ce qu’il ressent. Du moins il lui est malaisé d’expliquer ce qui est beau, sans parler de couleur, de lumière, de proportions, de visuel. J’avais l’intuition d’un autre processus caché, qui pourrait être révélé par les aveugles et valable pour tous.

J’ai interrogé des aveugles de naissance et travaillé à partir d’enquêtes réalisées par des chercheurs. Je voulais dépasser l’idée de Diderot « pour un aveugle, le beau c’est l’utile », dépasser l’idée que sa principale préoccupation serait de se repérer. Les voir exprimer eux-mêmes leurs expériences émotionnelles de l’espace. Passer d’une dimension physique en dimension intime chère à Bachelard. J’allais tester moi-même ce qu’annonçait Heidegger : « l’existence d’un espace physiologique où les notions sont valorisées et ont des résonnances inconnues de la géométrie objective ». La qualité du monde qui nous entoure ne serait-elle pas exclusivement liée à des facteurs objectifs, physiques et cognitifs ?

Louis, 25 ans, aveugle de naissance :
« Pour moi, le beau, c’est ce qui parle. J’aime bien par exemple le bois, parce qu’il vit avec l’humidité, avec la sécheresse de l’air, avec la cire que l’on met dessus. C’est quelque chose qui est évolutif, qui n’est pas mort comme la pierre, par exemple. La pierre est figée, elle ne craque pas beaucoup. Au niveau olfactif, je suis très attaché aux odeurs, quand il pleut, tout fait du bruit et les odeurs parlent. C’est lorsque la pluie tombe que je sais ce qu’il y a là. J’entends le bruit dans les feuilles et je me dis «  tient, il y a un arbre, il y a un buisson ». Donc, comme si il y avait un espace faisant du bruit à volonté, un espace où tout parlerait. Sinon pour le reste, c’est simple et compliqué, je trouve que le lit de mon gosse est beau parce que c’est le lit de mon gosse»

Laurent, 30 ans,
«J’aime retourner dans la maison de mon enfance, avec ses odeurs, la cuisine, le cellier. Les odeurs ne sont peut-être pas très agréables mais elles me rappellent que c’était bien avant, lorsque j’étais enfant. Pour moi, cette maison est belle, même si elle peut vous paraître moche. Je crois que ce qui rend beau un espace, c’est ce qu’on y a vécu.»

René, 65 ans,
«Quand je descends de mon perron, je suis encore chez moi, avec de vrais arbres, pas des forsythias ou des haies. J’ai dû lutter avec mon entourage pour conserver les orties et les chardons (mes vieux amis) qui se trouvaient dans le jardin, mais j’ai perdu maintenant, ca a l’air intelligent. Un autre lieu que j’aime bien : la Sorbonne, j’y ai rodé 15 ans. Il y a des recoins, il y a la cour, il y a les cloches. C’est un peu chez moi. De même ma maison a la qualité d’être à moi. »

Il n’est pas utile de présenter plus d’exemples pour comprendre l’information déterminante que les aveugles nous enseignent sur la perception spatiale.

Les dimensions du volume n’ont plus de sens, parce qu’une dimension vient de s’ouvrir : la notion d’intimité. Il n’existe aucun espace, objet ou être neutre. Toute chose fait naître en nous une émotion, mais il existe une interaction entre le monde qui résonne en nous et nous, qui le transformons et le chargeons émotionnellement.

Pourquoi trouvons-nous certains lieux particulièrement agréables ? Est-ce seulement le fait que la construction est solide, qu’il n’y fait ni chaud ni froid, ou que l’esthétique nous convient ?
La réponse est : ce qu’il y a de beau dans l’espace, c’est ce qu’on y a vécu. Il ne s’agit donc plus de mettre en œuvre à des fins pratiques ou esthétiques immédiates. Puiser dans les souvenirs intimes individuels ou collectifs d’un peuple, d’un groupe culturel, d’une nation, toutes les émotions portées pour les faire rejaillir dans un lieu construit. Aller dans une direction plus linguistique que formelle, s’adresser plus à l’esprit qu’à l’œil.

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