Charte intellectuelle

1/ Charte intellectuelle
A de rares exceptions près, l’Architecture est souvent triste, monotone, sans surprises. Le jeu savant, correct et mirifique des volumes sous la lumière n’amuse plus personne. Les débats de chapelles entre modernistes, rationalistes, technos et nostalgiques sont dépassés et parfois le vernaculaire est plus intelligible que le geste architectural.

Il est écrit dans les codicilles de Lequeu et Ledoux : « Ce n’est pas dans l’Architecture que l’on trouvera l’avenir de l’Architecture, ce n’est pas dans notre savoir interne. »

Je me suis longtemps intéressé à l’étude du comportement humain, pour comprendre les conditions d’une réceptivité optimale d’une Architecture. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment précis nous sentons le lieu dans toute sa dimension temporelle ? Qu’est-ce qui provoque cet état de « surconscience », cette sensation de saisir un infinitésimal fragment d’éternité ? Pour moi, le déclic est venu d’une rencontre dont je vous livrerai l’histoire plus bas.
Après avoir abordé cette grande tradition qu’est l’étude des sens et de la perception des espaces, quels qu’ils soient, naturels ou non, architecturés ou non, minuscules ou planétaires. de la « Table Rase » d’Aristote, à nos jours, en passant par les Sensualistes français du 18eme et 19eme Siècle, les Empiristes anglais, les Diderot, Condillac, Locke, Mill, Bain, je me suis rendu compte que l’Aveugle est souvent l’argument par excellence. J’ai donc trouvé nécessaire d’aller interroger des aveugles, pour mieux comprendre comment, au-delà des perceptions visuelles, des volumes d’un bâtiment, une Architecture peut être plus réceptive encore. L’espace tactile habillé de matières, l’espace senti des odeurs d’enfance, l’espace en mouvement d’un ascenseur ou d’une passerelle, l’espace kinesthésique que l’on  grimpe, que l’on parcourt, me furent enseignés. Des sensations et des perceptions oubliées par les Architectes.

Le véritable déclic tient en deux phrases prononcées par un Aveugle, à qui je demandais de me décrire ce qui est beau dans un lieu. Cette déclaration a eu des conséquences sur toute ma vie professionnelle, car je pense avoir trouvé un des grands principes qui permet de réconcilier l’Architecte et l’usager.
Au-delà des qualités fonctionnelles d’un bâtiment, ce principe est universel.
Voici donc ce que l’aveugle m’a dit : « Ce qu’il y a de beau dans un espace, c’est ce qu’on y a vécu », puis, pour ouvrir plus grand l’idée : «Le lit de mon gosse est beau parce que c’est le lit de mon gosse».

Le nouveau principe sera donc la « Perception Affective d’un lieu ».
Les émotions chargent de valeurs affectives les espaces qui nous sont chers pour ce qu’on y a vécu, ce qu’on y vit, ce qu’on a envie d’y vivre. En fait un lieu doit raconter une histoire compatible avec notre culture au sens large. Alors que depuis longtemps, certains plasticiens, peintres, sculpteurs, photographes, cinéastes, poètes ont dépassé la seule valeur esthétique, pour l’accompagner, la suppléer par celle de la signification. L’Architecture ne peut plus être la seule quête du beau visible, de l’image. Elle doit désormais signifier, raconter, interroger, au mépris si besoin est (et souvent besoin est) de la pureté technologique, de la tradition construite, de la conformité des références aux modèles culturels, aux modèles classiques ou modernes.
Une Architecture vivante s’adresse à l’esprit plus qu’à l’œil. Pour cela, tous les moyens sont bons, pourvu qu’ils aient un sens. Le décor, l’humour, le plagiat, la provocation, le mensonge.
Le concepteur, en toute humilité, donne à percevoir, propose, enrichi son projet de clins d’œil et d’effets. Il va chercher en dehors de son champ professionnel, la culture du monde, les expériences artistiques sur la perception, qui déstabilisent, stabilisent, dictent leur message, font référence, captent l’imaginaire. Il va comprendre les sciences et la genèse des éléments organiques, telluriques, structure et membrane, s’imprègne de l’art de bâtir comme un acte de fondation d’une cité, d’une maison. Penser la fondation qui se déploie dans l’immensité de la mémoire permet de nommer les lieux, délimiter les territoires, marquer les mythes.
Au-delà d’une réflexion intellectuelle, l’Architecte doit-être profondément ancré dans la société et la vie quotidienne, curieux de tout, donc nécessairement éclectique.
C’est du moins ce qui me guide humblement  et ce que je tente d’apporter à mes projets, souvent placés au carrefour de toutes les contraintes.

[J’ai senti personnellement qu’il fallait étendre le problème de la création de l’écriture. C’est pourquoi je ne raconte pas ma propre évolution, mais celle des éléments du monde. Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver la façon magique par laquelle ma création s’unit à la création permanente du monde, comme le chaos s’ordonne pour donner naissance à la vie.] Miguel Angel Asturias

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